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Sport , Société et Coaching > Interview d'André MARRO, Anthropologue
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Interview d'André Marro - Anthropologue


Nous avons récemment eu le privilège de rencontrer André Marro, psycho-sociologue, chargé de cours à l’Université Nice Sophia-Antipolis. Il est également :

- Docteur du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris
- Membre de la Société de Psychiatrie, de Pédopsychiatrie et de Psychologie Clinique
- Membre de la Société de Phénoménologie Clinique de Nice
- Chercheur de l’Association pour le Développement et la Valorisation de la Recherche Préhistorique dans les Alpes-Maritimes (A.D.V.R.E.P.A.M).

Cette rencontre a été l'occasion d'échanger sur la problématique du sport et du coaching sportif....

* * * * *

Jean-Baptiste Wiroth : La pratique sportive se développe très fortement dans nos sociétés occidentales. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

André Marro : Ce phénomène n’est pas vraiment nouveau. Le goût pour la pratique sportive remonte à la nuit des temps, même si celui-ci a suivi notre obligation de survie. Notre condition de chasseurs-cueilleurs-collecteurs au Paléolithique à celle d’agriculteur-pasteur au Néolithique et jusqu’à ce tout dernier siècle, a mis en relief les étonnantes capacités de notre corps soumis à l’effort physique. Dans certaines tablettes cunéiformes sumériennes, au IIe millénaire av. J.- C. on peut aisément lire la jouissance « à être » et le culte du corps du laboureur qui s’assimile à la force de traction de l’araire par l’auroch domestiqué.

Les surprenants progrès des neurosciences valident cette capacité et cette exaltation. Elles mettent en exergue l’existence des circuits dopaminergiques qui nous permettaient de transcender la peur et la douleur… dispositions très utiles par exemple durant nos meurtrières chasses à l’auroch sauvage... Cependant, ces derniers siècles, et particulièrement dans nos sociétés occidentales, nous nous sommes sensiblement écartés de nos capacités physiques et sensorielles pour privilégier notre capacité conceptuelle. Aujourd’hui, plus qu’à un retour de balancier, on assiste à une tentative de conjugaison des capacités physiques et mentales. Je crois que nous devinons que la séparation du corps et de l’esprit est illusoire. Ils ne sont qu’une seule et même réalité. Mais nous découvrons que nous pouvons nous focaliser sur l’un ou l’autre de ces aspects… Bon nombre d’entre nous, lassés ou épuisés par une sur-stimulation de la pensée, semblent chercher un peu de calme à l’aide de l’effort physique.

Ainsi l’activité sportive est aujourd’hui au devant de la scène. Cet engouement est salutaire. Notre espèce devine qu’il en va de sa santé physique et mentale. Notre siècle a de nouveaux et intéressants défis à relever… Un retour au goût du dépassement de soi par l’effort physique peut représenter un « outil » primordial pour retrouver une certaine autonomie, une certaine liberté. Dans le cadre d’une « bonne gestion de notre vie », ce goût devrait même permettre des sensations intenses de félicité.

Enfin pour faire taire les grincheux qui dénoncent le culte du corps du sportif, je pense, en accord avec Nietzsche, qu’il nécessite bien plutôt du courage, de la sagesse, de la mesure et de la profondeur.

« O Grecs ! Eux savaient comment vivre. Il faut courageusement s’arrêter à la surface, au pli, à la peau, adorer l’apparence, croire aux formes, aux tons, aux mots, à toute l’Olympe des apparences, les grecs étaient superficiels – par leur profondeur. » Nietzsche.


Jean-Baptiste Wiroth : Comment analysez-vous le rapport entraîneur - entraîné dans un contexte où le coaching est très en vogue ?

André Marro : C ’est un rapport quasi miraculeux… Nous traversons une période ou les « récits de soi » ont disparu, plus personne n’écoute personne, nous vivons un état de solitude très rarement heureuse. Je ne tiens pas ces propos pour augmenter l’intensité du pessimisme ambiant, mais bien plutôt pour aider à la prise de conscience de cette « désolation » générale. Une fois acceptés avec honnêteté cette « indicible souffrance », ce « caractère inconsolable de notre espèce », il est plus facile d’inverser certaines tendances. Décider d’entrer en relation avec un instructeur, est un de ces choix. Un coach, un enseignant, digne de ce nom, mettra en priorité le plaisir d’une relation réussie avec son élève. Ensemble, ils tisseront des liens étroits et puissants. Sans toujours se l’avouer, ils vivront une histoire d’amitié, ou même parfois « d’amour » sans les inconvénients.

Dans ce type de relation réussie, l’enseignant est également l’enseigné. L’écueil dommageable de la « gouroutisation » est alors évité…


Jean-Baptiste Wiroth : Pourquoi, dès lors, certaines relations perdurent longuement, alors que d'autres périclitent rapidement ? Comment expliquer ce phénomène ?

André Marro : Osons dire qu’en fait ce type de relation enseignant/enseigné est un véritable défi. En effet, au départ cette relation dite duelle est souvent prudente. Les deux interlocuteurs cherchent à se comprendre mais leurs singularités les prédisposent aux « mal entendus », aux « autrement entendus… » Ils risquent en permanence de patauger dans la confusion.

Pourtant de caribe en silla ces deux protagonistes cherchent une « relation pleinement réussie »… à y regarder de plus près, leurs échanges sont sous-tendus par l’espoir salutaire de partager avec l’autre « un quelque chose » qui les dépasse tous les deux. Et ce quelque chose a un parfum d’éternité… Ils cherchent en fait à vivre un instant de félicité…
Que se passe-t-il dans cet échange ?

En définitive nous sommes en présence de trois termes : les deux personnages singuliers et uniques : l’entraineur et l’entrainé et un « quelque chose » indéfini, sans forme, qui semble les envelopper. Nous pourrions parler de « climat », d’ambiance, mais il s’agit bien plutôt d’un fondement difficile à définir. Nous pourrions tout aussi bien parler de « mystère ».

Au cours de l’échange, qui devra être mesuré et éclairé, s’opère comme un chavirement… L’enseignant comme l’enseigné semble se dissoudre, s’immerger dans ce mystère. Ils le co- partagent, ils sont comme confondus en lui. Tout devient alors différent, lumineux, chaleureux, intense… Nous sommes en présence de deux humains partageant l’étonnement d’exister…Tout paraît plus tranquille, les positions hiérarchiques s’estompent, les inquiétudes s’évanouissent, tout va bien.
A ce stade, la compréhension rationnelle s’efface, s’évanouit, pour céder la place à une expérience indicible…. bien connue des pédagogues mais également de toute personne soucieuse de réussir le voyage entre soi et soi, soi et l’autre…

En fait il n’existe pas de relation réussie sans la conscience de ce fondement…

Alors pourquoi cela ne marche-t-il pas parfois ? Peut-être parce que le « tango se danse à deux » et « les manières d’être au monde » des deux interlocuteurs n’ont pas su accorder leur rythme respectif dans ce merveilleux pas de danse…

Jean-Baptiste Wiroth : Selon vous, la compétition et le sport-niveau sont-ils "structurant" pour les individus et nos sociétés ?

André Marro : En première lecture, le sportif qu’il soit de haut niveau ou non, est porté par un désir de succès et de gloire. Mais, en réalité, sans réellement le savoir, son choix de vie est sous-tendu par l’espoir de jouir le mieux possible de son existence. Il cherche à être bien. Il poursuit une sorte d’accomplissement personnel. Son vrai but est, comme le dirait Spinoza, sa béatitude, sa sérénité. Le sport n’est alors qu’un moyen pour y parvenir. Le paradoxe est que cela peut « marcher » sans cette pleine conscience.

Toutefois un trop grand manque de lucidité sur cette « évidence » peut le faire chavirer dans une série de pièges tels que : conduites addictives, dépression en cas d’échec, traumatismes physiques, etc.

Jean-Baptiste Wiroth : Pouvez-vous préciser votre idée ?

André Marro : En tant que coach, vous n’êtes pas sans savoir qu’un but correctement défini aura pour avantage, une fois atteint, de procurer au sportif une satisfaction durable qui va co-participer à la construction de sa personnalité et va améliorer sa « qualité d’être »…

En fait si l’on garde l’idée que le vrai but est la satisfaction profonde du sportif ainsi que sa joie d’exister, les autres objectifs tels que la reconnaissance, le succès, la gloire, l’argent, deviennent secondaires et le sportif peut donc éviter d’en être l’esclave…

Il faut donc se méfier des objectifs trop difficilement réalisables. Ils induisent des états dépressifs en cas d’échec. De plus, non seulement l’objectif doit être réalisable, mais il doit correspondre à une aspiration intime, personnelle de l’individu. Autrement dit il doit être en accord avec « sa nature ». Un terme approchant pourrait être celui de « personnalité ». Ce n’est qu’à cette condition que l’action sportive sera « utile » et structurante.

Autrement dit, il faut se méfier de l’esprit de compétition. Je pense, en accord avec le Professeur Laborit, qu’il est plus dommageable que stimulant. Il invite à une lutte avec l’autre et creuse la division, ce qui est contre nature au regard de notre instinct grégaire. En fait ce qui est stimulant c’est le désir mimétique.

Jean-Baptiste Wiroth : C'est-à-dire ?

André Marro : Spinoza nous fait remarquer que ce n’est pas parce qu’une chose est bonne que je la désire mais bien plutôt que c’est parce que je la désire que je la dis bonne…

Cette phrase étonnante inverse la logique habituelle. En définitive nous sommes « poussés » vers le monde et non attirés par lui. Un sportif va désirer faire du sport puis il dira que le sport est bon. Mais son désir sera comme augmenté, stimulé par le désir d’un autre sportif qui aura fait le même choix. Il y aura une sorte d’émulation collective, une joie copartagée que l’on risque de confondre avec l’exaltation de vaincre l’autre… Il serait plus juste de dire qu’il y a dépassement de soi, construction de soi à l’aide de l’autre, à l’aide du désir de l’autre…

Jean-Baptiste Wiroth : La pratique sportive nous permet-elle de nous rapprocher de la nature ?

André Marro : Si l’on se réfère à une philosophie ou à une sagesse non duelle, non seulement la pratique sportive nous rapproche de la nature mais elle en est le prolongement.

Là encore il faut s’inspirer de la sagesse de Spinoza qui souligne que la plupart des gens considèrent l’homme dans la nature « comme un empire dans un empire ». C'est-à-dire que la plupart d’entre nous considérons la nature comme un décor de théâtre secondaire contribuant à valoriser nos actions. Il y a donc l’idée d’une séparation artificielle de Sapiens Sapiens avec le reste de la nature. Ceci est un total délire. Sapiens Sapiens avec sa technique et sa capacité économique est une émanation de la nature…

Le problème est que cette profonde erreur conceptuelle touche toutes les dimensions de la société. L’activité sportive n’échappe donc pas à cela. Il n’est pas rare d’observer un coureur de fond en pleine nature s’isolant à l’intérieur de lui-même à l’aide d’un balladeur MP3 !

Apparemment personne ne lui a appris qu’une immersion en « pleine conscience » dans cette nature lui permet de « ne faire qu’un avec elle » et de « se vitaliser »… Ne serait-ce pas une belle et primordiale fonction du coach que de lui apprendre cela ?

Andre Marro
http://www.irdf.net
http://www.anthropologie-sagesse.fr




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